Comment les passages couverts peuvent survivre au tourisme de masse

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La Galerie Vivienne est l'un des passages couverts les plus emblématiques de Paris, et elle affronte de plein fouet le tourisme de masse. Comment préserver un lieu aussi fragile sans le transformer en parc d'attraction aseptisé ? Posons la question franchement, sans fard, depuis l'intérieur du passage.

Un patrimoine pris d'assaut : entre fierté et inquiétude

Les chiffres parlent d'eux‑mêmes : plus de 6,4 millions de visiteurs par an à la Galerie Vivienne, selon les données mises en avant sur le site. C'est colossal pour un passage de 176 mètres de long, au sol en mosaïque, aux vitrines délicates, à la verrière historique.

Dans le même temps, Paris enchaîne les records de fréquentation. Selon Paris je t'aime - Office de tourisme, la capitale a retrouvé, voire dépassé, ses niveaux de visiteurs pré‑Covid. Et naturellement, les itinéraires "confidentiels" circulent partout en ligne : les passages couverts, jadis un peu oubliés, sont devenus les vedettes des city guides.

On se retrouve donc avec une situation paradoxale : ces passages ont été créés pour offrir un confort de flânerie, une élégance calme, presque secrète. Ils sont désormais saturés de flux, de smartphones levés, de groupes pressés. La question n'est plus "comment attirer du monde", mais : comment ne pas se faire déborder.

Ce que le tourisme de masse fait réellement à un passage couvert

La fatigue invisible des lieux

Sur le papier, un passage couvert semble robuste : pierre, verre, mosaïque, métal. Dans la réalité, le passage souffre à bas bruit :

  • Les mosaïques de sol se patinent, se rayent, se fissurent sous le poids répété de milliers de pas, valises à roulettes incluses.
  • Les espaces de circulation se transforment en embouteillages piétons, surtout quand un groupe décide de s'arrêter en plein milieu pour une photo.
  • Le niveau sonore grimpe, grignotant peu à peu l'atmosphère feutrée qui faisait l'âme du lieu.

Ce n'est pas spectaculaire, ce n'est pas toujours dramatique à court terme, mais c'est une érosion continue. Et ce sont ensuite les commerçants, les restaurateurs, les galeries d'art qui doivent composer avec cette fatigue du quotidien.

Quand la galerie devient décor, et non plus lieu de vie

Le symptôme le plus inquiétant, à mes yeux, c'est ceci : pour une partie des visiteurs, la Galerie Vivienne n'est plus perçue comme un lieu de vie, mais comme un simple décor.

On vient "faire une photo", "cocher un spot", "tourner un réel". On ne lit pas les enseignes, on n'entre pas dans les boutiques, on ignore la FAQ qui rappelle pourtant les règles élémentaires d'un passage privé : pas de vélos, pas de trottinettes, pas de tournages improvisés, respect des horaires, et un minimum de tenue.

C'est exactement comme si l'on traitait un théâtre du XIXe siècle comme un simple couloir de métro un peu chic. Cette déconnexion est dangereuse, parce qu'elle rend toutes les tensions plus probables : conflits avec les commerçants, lassitude des riverains, dégradation lente de l'image du lieu.

La spécificité d'un passage privé ouvert au public

Pour comprendre la situation, il faut rappeler une évidence trop souvent oubliée : un passage couvert comme la Galerie Vivienne n'est ni une rue publique, ni un centre commercial.

C'est un passage privé ouvert au public. Cela implique :

  • Un propriétaire, des copropriétaires, des règles internes.
  • Une Association des commerçants qui se bat pour maintenir l'équilibre entre attractivité et respect du lieu.
  • Des autorisations obligatoires pour les shootings, tournages, clips, événements organisés.

Toutes ces précisions sont détaillées noir sur blanc sur la page Foire‑aux‑Questions (FAQ), mais soyons honnêtes : très peu de visiteurs la lisent avant de venir. Et pourtant, c'est là que se joue une grande partie de la survie de ces passages à l'ère du tourisme de masse.

A l'opposé, certains grands monuments mondiaux ont commencé à encadrer très fermement les flux touristiques : jauges, réservations obligatoires, tarification dynamique... L'UNESCO elle‑même, via son programme sur le tourisme durable, incite clairement à cette régulation. Les passages couverts, eux, avancent souvent sans ces outils lourds. Ce sont des lieux de tous les jours, pas seulement des icônes de carte postale.

La Galerie Vivienne, un laboratoire (involontaire) de cohabitation

Une cohabitation physique : habitants, travailleurs, visiteurs

Dans la Galerie Vivienne, on croise dans la même heure :

  • un habitant du quartier qui passe acheter son pain ou un livre chez Librairie Jousseaume ;
  • un couple de touristes venu déjeuner dans un des restaurants de la section Gastronomie ;
  • un groupe de passionnés d'architecture qui lève les yeux vers la coupole ;
  • un enfant émerveillé devant les ours en bois de Si Tu Veux ;
  • un livreur qui tente de naviguer au milieu de tout cela.

Dans un tel espace, chaque centimètre carré compte. La moindre incivilité, le moindre blocage de circulation, le moindre tournage sauvage se voit immédiatement. Il n'y a pas la marge de manoeuvre d'un grand boulevard.

Une cohabitation temporelle : saisons, fêtes, événements

La saisonnalité ajoute une couche de complexité. L'hiver, avec son cortège de fêtes de fin d'année, concentre les flux : shopping, déjeuners de famille, tourisme intérieur, visiteurs étrangers. Chaque saison réécrit le rapport au lieu.

Paradoxalement, c'est aussi en hiver que la Galerie Vivienne se montre le plus fidèle à son ADN : un refuge élégant, à taille humaine, où l'on se met à l'abri pour flâner, découvrir des boutiques de Mode & Beauté, s'attarder dans une galerie d'art ou un salon de thé. Cet équilibre fragile, il faut le défendre pied à pied.

Quatre pistes concrètes pour sortir de la logique "open bar" touristique

1. Rendre les règles visibles, assumées, non négociables

Ce qui tue un lieu, ce n'est pas tant l'interdiction que l'ambiguïté. Interdire les trottinettes mais tolérer la moitié d'entre elles, par exemple, est la meilleure solution pour que tout le monde se sente lésé.

La Galerie Vivienne a fait un premier pas essentiel avec la page FAQ, très claire sur ce qui est autorisé ou non : prise de vue professionnelle, chiens, véhicules, cigarettes, horaires... Reste à assumer pleinement ces règles sur place :

  • signalétique nette mais élégante à chaque entrée ;
  • rappel cohérent par les commerçants et le personnel ;
  • zéro tolérance pour les comportements dangereux (engins roulants, jeux de ballon, etc.).

Oui, certains visiteurs râleront. Mais il vaut mieux une frustration ponctuelle qu'une lente dégradation généralisée.

2. Réhabiliter la visite "active" au lieu de la consommation d'image

On ne peut pas reprocher au public de photographier un lieu magnifique. En revanche, on peut encourager une relation plus riche que le simple cliché vite consommé.

Quelques idées très concrètes :

Le visiteur qui s'assoit, lit, discute, achète un livre ou un objet, ancre sa présence dans le lieu. Il ne le survole plus. C'est le meilleur antidote au tourisme de masse.

3. Encadrer fermement les tournages et shootings

C'est un sujet sensible, mais on va cesser de tourner autour : certains tournages détruisent en quelques heures ce que des années de travail patient ont construit.

La solution n'est pas d'interdire tout tournage, mais de :

  • réserver strictement les séances professionnelles à des projets autorisés, cadrés, aux horaires définis ;
  • refuser les opérations purement opportunistes qui n'apportent rien au lieu ;
  • exiger un dialogue préalable avec l'Association des commerçants, par l'adresse fournie sur la FAQ.

Au fond, ce n'est pas différent de ce que font déjà de nombreux monuments parisiens. La Galerie Vivienne, avec son décor très prisé pour la mode, le cinéma, les shootings éditoriaux, n'a aucune raison de se brader.

4. Assumer une forme de "sélectivité douce"

Le mot est piégé, mais l'idée est simple : il ne s'agit pas de trier les visiteurs, mais de valoriser ceux qui viennent pour de bonnes raisons. La galerie, avec ses 56 commerces, a tout à y gagner.

Un visiteur qui prend le temps de découvrir une maison de parfums indépendante, une joaillerie spécialisée dans les pièces anciennes, un éditeur de mobilier, une galerie d'art, est un allié du lieu. Il contribue à son modèle économique, il en perçoit la densité. Il devient un ambassadeur plutôt qu'un consommateur de surface.

La véritable "sélection" se fait alors par le récit : la manière dont le site, les commerçants, les institutions parlent du lieu et le positionnent. C'est un passage vivant, pas un décor gratuit. A ceux que cela n'intéresse pas, Paris offre mille autres alternatives.

Et maintenant ? Réapprendre à habiter les passages

Les passages couverts parisiens sont à la croisée des chemins. Soit ils cèdent à la tentation du flux illimité, du selfie permanent, de la consommation rapide. Soit ils tiennent une ligne plus exigeante : moins de bruit, plus de sens, moins de circulation désordonnée, plus de relations solides avec ceux qui les traversent.

La Galerie Vivienne a déjà posé plusieurs jalons : explicitation des règles, mise en avant de son histoire, valorisation de ses commerces de caractère. Reste à affirmer davantage cette vision et à la partager avec les visiteurs, avant même qu'ils ne franchissent la grille.

Si vous préparez une visite, prenez vraiment le temps d'explorer le site officiel, en commençant par la page Galerie Vivienne puis en naviguant vers Boutiques, Histoire, Actualités et FAQ. Vous verrez : en changeant votre posture de simple touriste à celle d'hôte de passage, vous contribuez concrètement à la survie de ces lieux que l'on dit "hors du temps", mais qui, eux, n'ont surtout plus de temps à perdre.

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